WB01343_.gif (599 bytes)

Wilen pour de vrai 
Jazz Magazine Barney Wilen et sa Bande 

Jazz Magazine : spécial BD, janvier 1987 

Les créateurs de la bande dessinée La Note Bleue le déclarent fermement : l'histoire qu'ils racontent n'est pas la biographie de Barney Wilen. Mais ils ne contestent pas que le look, la silhouette, le style, l'itinéraire, et aussi et surtout la légende du « vrai » Barney les ont influencés dans la genèse consciente ou inconsciente de leur fiction.


Barney Wilen

Le petit monde du jazz le sait : la carrière de Barney Wilen est fascinante. Et, heureusement, elle ne s'est pas arrêtée de manière brutale, comme dans la bal., en 1962 ! Elle continue et semble même repartir sérieusement. Entrecoupée de « disparitions » et comebacks, elle comprend quatre périodes. Pour chacune, Wilen a « fait parler de lui ». D'une manière ou d'une autre : en étant au top-niveau d'un style déjà existant, en précurseur d'une nouvelle manière de concevoir le jazz en particulier ou la musique en général, ou par des positions hors des sentiers battus.

Première étape : star du bebop et du hard-bop européens de 1956 à 1960. Deuxième : précurseur du free-jazz en France au milieu des années 60 (cette période free va l'amener à des expériences, à la fin des années 60, considérées aujourd'hui encore comme révolutionnaires : rencontre avec la musique indienne ; « invention » du concept de free jazz rock, avec le disque mythique « Dear Prof Leary » ; expériences proches de la musique contemporaine « Le destin tragique de Lorenzo Bandini », mixage d'un groupe free avec la bande-son d'un grand prix de Formule-Un...). Troisième étape

l'Afrique (une expédition de longue durée dont il ramène un disque de fusion jazz et musiques africaines authentiques:(« Moshi »). Enfin, dernière étape connue (pour l'instant) depuis une dizaine d'années, Wilen a renoué avec le bop. Pas dans un esprit revival, mais en intégrant beaucoup de choses s'étant passées depuis trente ans dans le domaine du jazz ou ailleurs - parallèlement à son retour au bop, il a produit (et joué avec) des orchestres de rock et de musique brésilienne. L'année dernière (toujours sa passion pour les expériences), il a composé et interprété une couvre de jazz symphonique avec utilisation de synthétiseurs « pilotés »par programmes informatisés.

Barney Wilen va avoir cinquante ans en 1987. Depuis plus de trente ans, dans des registres et contextes variés, il joue au plus haut niveau. Les jeunes générations de jazzfans le connaissent mal, voire pas du tout. D'abord parce que sa discographie est quantitativement fort limitée, qu'aucun des albums publiés sous son nom n'est actuellement disponible, et que la musique qu'il joue aujourd'hui vient juste de revenir à la mode...

Or, le scénariste de « La Note Bleue » a fixé rigoureusement les limites temporelles de son histoire : de 1958 à 1962, l'époque, justement, où la carrière de Wilen a été éblouissante.

Le petit Barney Wilen (doué, cela ne fait pas de doute) avait bénéficié d'un environnement très favorable. Ill n'a pas dix ans quand sa famille lui offre un alto et, les Wilen résidant alors aux Usa, il « baigne » littéralement dans les standards de la musique nord-américaine. Comme Obélix tombé tout petit dans la marmite qui rend fort, Barney a trempé, lui, dans le chaudron des airs populaires qui forment le répertoire de nombreux Grands du jazz. A seize ans, à Nice, il joue avec des soldats américains et les étonne. A 17 ans, il enregistre avec deux figures du be-bop : Roy Haynes et Jay Cameron (1954). Au passage, il rafle plusieurs premières places dans des tournois amateurs (ils fleurissaient à l'époque). Il est considéré alors comme un disciple des « Brothers ». Les archives photographiques de Jazzmag révèlent l'image d'un adolescent au look de premier communiant : costume foncé, lunettes Armor, chemises Oxford, cravates club, mocassins impeccables, pulls en poil de chameau... La grande classe. Un jeune homme chic et attendrissant (qu'il est resté). Vers 1955, il commence à être influencé par Rollins (mais Lester, Parker et Konitz font toujours partie de ses saxes préférés).

En 1957, il représente la France au Festival de San Remo (à 19 ans !). IlI enregistre avec John Lewis et Sacha Distel (qui n'a pas encore basculé vers les variétés et qui loue alors fort bien de la guitare).

1957, année de ses vingt ans, est une année littéralement prodigieuse, pour lui.

Prix Django Reinhardt, il joue avec Bud Powell (qui l'adorait) et J.J Johnson. Il habite le même hôtel que Bud ; dans la chambre au-dessus de la sienne loge Billie Holidav... II enregistre avec Miles Davis la célébrissime bande-son de Ascenseur /cotte l'échafaud ; joue avec Monk et Gillespie (des bandes existent ; son mentor de l'époque. Marcel Romano, les possède). Vedette de la scène européenne, il est engagé (chose impensable à l'époque pour un bopper) dans des programmes à dominante vieux style en covedette (avec par exemple. Luter ou Saury, super-stars populaires du New Orleans à la fin des années 51). Jazzmag n'hésite pas : dans un numéro consacré aux « ténors d'ajour 'huit ». François Postif et Guy Kopel écrivent que Wilen est « /e .seul ténor européen digne d'être retenu » dans  leur inventaire. Toujours en 57, il enregistre « Tilt », et  y joue à la hauteur des plus grands de cette période.

Apres avoir « tourné» dans toute l 'Europe avec Miles Davis, il enregistre en 1958 avec Milt Jackson. En 59, il représente la France au Festival de Newport et grave Besame Mucho avec Kenny Dorham (la b.d. a d'ailleurs failli s'appeler « Besame Mucho »).

Les réalisateurs de films noirs français font appel
à lui : Des femmes disparaissent et Un témoin dans la ville. Avec Blakey et les Messengers, il participe à la musique des Liaisons dangereuses (le Vadim

En 1961, il fait le point dans Jazzmag : il constate qu'il a joué avec tous les plus grands de l'époque et envisage de chercher quelque chose de nouveau... II disparaît quasiment pendant quelques années. Réapparition au milieu des années 60 comme un des Ieaders du free a l'européenne. II a, dit-il. voulu « quitter la monoculture du hop ». Wilen n'est pas homme
à s'installer, ni dans un style musical, ni dans un style de vie... Barney, le personnage inventé de .« La Note Bleue », meurt en 1962. Barney Wilen, le vrai, est toujours vivant et créatif. Depuis 62, il a vécu (le nombreuses aventures musicales et extra-musicales qui pourraient bien inspirer d'autres scénarios.


Duke Jordan, Paul Rovere, Wilen, Kenny Clarke, Kenny Dorham

DÉTAILS... Barney Wilen parle peu. « Je n'ai rien à dire », dit-il souvent ; par coquetterie. Les soirées et les gigs avec Miles, Monk, Roy Haynes, Dizzy... Le Festival de Newport. Les premières places dans les référendums des revues spécialisées dans les années 50. Tout ça à vingt ans à peine. Puis les expériences multiples (le free, le free-jazz/rock, l'Afrique, le Jazzmobile...). II faut vraiment le solliciter, longuement, gentiment, patiemment, pour qu'il en dise quelques mots rapides. Souvent ironiques. Presque toujours ponctués d'un « tout ça c'est le passé... » un peu las. Pourtant, parfois, Barney raconte des anecdotes ou évoque des détails de sa vie mouvementée de musicien. Avec lucidité et humour.

Alors que Paringaux affirme ne pas avoir enquêté sur la vraie vie du vrai Barney, un certain nombre de situations évoquées dans « La Note Bleue » sonnent très « vrai ». Le héros de la bal. est obsédé, même dans les pires moments de sa vie de musicien, par l'entretien de ses chaussures... B. Wilen m'a confié que dans certaines périodes de galères financières et morales il passait toujours un bon moment (avec Jean-Marie lngrand notamment, lorsqu'ils jouaient ensemble au Club St-Germain) à cirer consciencieusement ses chaussures

« C'est ce que les spectatrices voyaient de nous de très près sur l'estrade. Les pompes étincelantes, cela permettait de séduire... A l'époque. au fond du club, il y avait souvent B.B. ! ».

« La Note Bleue » est une histoire d'amour. En consultant la collection de Jazz Magazine depuis 1957, on découvre que Barney a souvent posé avec ses compagnes : fin des années 50, avec son épouse suisse (apparemment très bcbg sur le cliché). Début 1970, Une de Jazzmag avec Caroline de Bendern (la très belle jeune femme/symbole de mai 68 : une photo d'elle tenant un drapeau rouge, juchée sur les épaules d'un manifestant, a fait le tour du monde). En novembre 86, Wilen pose avec sa toute jeune nouvelle amie, peintre, dans une double page d'Actuel. B. Wilen, homme a femmes, comme le héros de la bande dessinée ? Sûrement. Mais comme dans la bal. aussi : pas à la manière machiste et gauloise. En jeune homme chic et sensible.

Derniers détails troublants. Le personnage de la fiction devient quelque temps ballochard (à l'époque du twist) : à la recherche d'un gig à New York, il se retrouve membre d'un big band, « lecteur » quasi anonyme. Un soir de confidences, B. Wilen m'avait parlé de bals sinistres en Lorraine avec un orchestre ringard. II m'avait aussi parlé d'un moment peu connu de sa carrière : sans argent, un soir à New York, il i avait rencontré Nicole Croisille, jusqu'alors danseuse, et qui venait de trouver un engagement comme chanteuse dans le big band d'Eddie Costa. II manquait justement un ténor pour quelques engagements. Barney assura. Exactement comme dans le scénario de Paringaux (qui s'explique sur ces « coïncidences » en page 18).