Si
Loustal est aussi important aujourd’hui,
c’est parce que depuis le début des
années 80, il a apporté à la bande
dessinée une touche bien à lui héritée
de ses arts de référence : la peinture,
la musique, la photographie et le
cinéma. Le Musée d’art Thomas-Henry de
Cherbourg-Octeville lui consacre une
passionnante rétrospective cet été dans
le cadre de sa biennale du 9ème
Art.
Inspiré par l’architecture, comme ses collègues auteurs de bande dessinée comme Daniel Torrès ou François Schuiten, Loustal place ses premières illustrations en 1977 dans {Rock& Folk}. Il entre ensuite dans {Métal Hurlant} en 1979, puis dans {(À Suivre)} et {L’Écho des Savanes} au début des années 80.
Il
n’arrive pas à cet endroit là et à ce
moment-là par hasard : la bande dessinée
se découvrait alors « adulte » et cette
maturité lui a permis de proposer une
démarche spécifiquement artistique
inspirée par des précurseurs récents . «
Cela aurait été dix ans plus tôt,
raconte
Loustal, je n’aurais jamais pu me
mesurer aux grands maîtres qui faisaient
des séries de bande dessinée pour les
adolescents. La bande dessinée devenait
beaucoup moins codifiée qu’à l’époque de
« La Patrouille des Castors » ». Le
premier numéro de « Métal » est un choc.
Il y voit Moebius que tous les
dessinateurs de ce moment ont en ligne
de mire. Il y avait Druillet aussi : « Même
s’il n’apparaît pas du tout dans mon
dessin, il a eu une très grande
influence dans mon travail» nous
dit Loustal.
Techniques et influences
Dès les premières années, il met au point la technique qui le caractérise. Ses inspirations vont de David Hockney à Matisse, en passant par les illustrateurs allemands Max Beckmann, Otto Dix, George Groz, qui lui apprennent la déconstruction des perspectives. Hergé, avec sa dimension affective d’une grande clarté liée à sa lecture d’enfant, l’influence beaucoup également : «La base de ma technique, c’est l’encre de chine, les couleurs transparentes de l’aquarelle et de l’écoline. C’est à partir du moment où j’ai été au Maroc que j’ai vraiment commencé à travailler l’aquarelle que j’utilisais en tubes, avec beaucoup plus de finesse dans les pigments. Après, ayant étudié ces ressources graphiques, ces différents styles, comme je ne suis pas un auteur complet et que je n’écris pas mes scénarios, je me suis investi dans la forme et dans les variations graphiques possibles. Je ne suis pas quelqu’un qui raconte ses propres histoires et qui utilise juste le dessin comme un vecteur pour raconter ce qu’il veut. Pour moi, au contraire, le dessin est une fin. » Par conséquent, il concentre toute sa créativité sur cette recherche.
« Il y a une multitude d’influences, nous dit Dominique Paysant, commissaire de l’exposition : Hockney, Matisse, les fauves en général, mais aussi une conception « nordique » de la peinture : révéler les objets par l’incidence de la lumière sur les surfaces et les volumes. L’aquarelle permet cela avec ses couches translucides. »
Une éclairante rétrospective
L’exposition que consacre à Loustal le
Musée d’Art Thomas-Henry de
Cherbourg-Octeville est divisée en
quatre parties organisant quelque
200 documents. Elle s’ouvre sur une
série d’épreuves numériques de grand
format (120 x 190 cm, 150 x 220 cm)
réalisées par Franck Bordas avec une
technique particulière : « C’est
tout à fait bluffant et je ne l’avais
pas prévu, nous dit Loustal.
Ils me l’ont proposé pour faire cette
expo. Il y a d’abord cette rencontre
avec Franck Bordas qui est un maître de
l’estampe et qui a des nouvelles
techniques, des nouveaux scans, des
nouveaux lasers, et qui peut faire des
agrandissements géants sur papier sans
que n’apparaisse le point de trame. Du
coup, cela devient autre chose qu’une
simple image agrandie imprimée. »
L’effet est saisissant : le fil rouge de
l’exposition qui est « la transparence
et la lumière » se trouve ici justifié :
« Nous avons voulu faire passer ses
dessins à l’épreuve pigmentaire
s’enthousiasme Dominique Paysant. Il
y a ici un degré de finesse incroyable.
On ne voit pas de trame. On est à
l’échelle du pigment, du nanomètre ! Ce
qui nous intéressait, c’est cette matité
liée à l’impression. »
Ensuite,
arrive la salle des fusains. Un cadeau
fait par l’artiste aux visiteurs de
cette exposition : « Je voulais
quelque chose de spécifique à cette
exposition, raconte Loustal.
Comme je fais beaucoup de fusains comme
dans « Atraverso la Città » (éditions
Tricromia – Diffusion Makassar), j’ai
utilisé cette technique pour représenter
ces bâtiments, ces forts de Vauban, ces
constructions militaires un peu
rouillées, ces phares, ces volumes de
béton etc. Je les dessine avec un bottin
sous le coude, à main levée, en
suspension au-dessus du dessin, comme
dans une calligraphie. Le fusain utilisé
de cette manière sans jamais l’estomper
a une énergie incroyable qui se
rapproche du dessin à la plume, sans le
côté laborieux de cette technique. Il
conserve la légèreté du geste proche de
l’aquarelle. » C’est effectivement
superbe.
Puis vient une salle étonnante pour les habitués de l’artiste : un ensemble de collages photographiques façon Stefaan De Jaeger ou David Hockney. « Photographier, c’est enregistrer de la lumière, nous dit le commissaire de l’exposition. Au-delà de cela, on est dans une logique proche de la bande dessinée qui est l’ellipse. Au-delà du collage, il y a une façon de faire de la bande dessinée avec un appareil photo. Il y a un déroulement du temps et des variations de lumière qui matérialisent le passage d’une image à l’autre, une discontinuité que l’on retrouve entre deux cases dans une bande dessinée. »
On aboutit enfin à une suite de dessins que les amateurs connaissent bien : la plupart de ses bandes dessinées, un large choix de ses illustrations se trouvent aux cimaises de la dernière salle : « Il fallait que le public qui connaît Loustal depuis les années quatre-vingts puisse se retrouver en terre connue, nous dit Dominique Paysant. Nous avons fait un choix parmi 4.000 originaux. Pas forcément celui que nous avions envisagé au départ : il fallait que cela « tienne » dans l’ambiance de l’exposition. Il y a une partie faite d’aquarelles et d’encres originales sur le thème de la transparence et de la lumière, mais aussi une section avec des sérigraphies qui fait contrepoint et qui conclut l’exposition par leurs surfaces de couleurs qui vont à l’encontre de la transparence et des textures qui apparaissent sous la couleur. ». Histoire de rappeler que la couleur n’est jamais que la réflexion de la lumière alors qu’elle arrivée, comme le visiteur, en bout de course.
Par Didier Pasamonik



